Dens Michel

Dens Michel

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MICHEL DENS

1911-2000
BARYTON MARTIN


Ce dossier consacré au célèbre baryton Michel Dens est la réunion de deux articles parus dans la revue OPÉRETTE :
– Biographie en forme d’hommage publiée à l’occasion du centenaire de sa naissance (n° 160 – août 2011)
– Souvenirs de Bernard Sinclair : « Bernard, viens vite, c’est Michel » (n° 86 – janvier 1993)


BIOGRAPHIE :


Le 22 juin 1911, naissait à Roubaix l’une des plus belles voix françaises du siècle dernier, le baryton Michel Dens. Il devait disparaître le 19 décembre 2000.

Le Barbier de Seville

Enfance et débuts

Michel Dens était le benjamin de neuf enfants. Son père, prénommé Firmin, était critique musical. Sa mère, modiste, interprétait en travaillant les airs d’opéras auxquels elle avait assisté. C’est donc elle qui lui donna le goût du chant. Sans envisager de faire carrière plus tard, le jeune Michel chantait déjà pour son plaisir, accompagné au piano par l’une de ses sœurs. Dès l’âge de 7 ans, il prend des cours de violon. Mais il envisageait d’être médecin…

La destinée en décida autrement. Lors d’un repas de famille, ces repas interminables où l’on demandait aux enfants ou adolescents d’interpréter une poésie, une chanson, le futur baryton enchante l’assistance avec un succès des années trente, « Ce n’est que votre main Madame ». L’un des invités, Jean Ernst, compositeur d’opérettes, lui conseille d’entrer au conservatoire de Roubaix.
Devenu bachelier, Michel renonce brusquement à la médecine pour se lancer dans le textile. Parallèlement il étudie le chant. Classes de solfège, de diction, de chant avec M. Agnus, un ancien maître de chapelle :
– Avec qui, lui dit ce dernier, avez-vous travaillé le chant ?

- Avec personne.
– Ne changez jamais votre émission qui est naturelle. N’écoutez jamais un professeur qui voudrait vous la changer » (1).

Michel obtient un premier prix de chant, puis un grand prix d’honneur. Entre temps, il prend des cours d’art dramatique, peut-être un peu pour se rapprocher de la jeune élève qu’il épousera plus tard.

Malgré tout, il n’est pas encore décidé à entamer une carrière artistique. Mais les affaires ne sont guère brillantes… Il auditionne donc auprès du directeur des théâtres de Lille et est sur le champ engagé comme second baryton, ce qui lui permet de faire l’apprentissage de la scène ainsi que des disciplines de l’art vocal (1934). Déjà on remarque son timbre clair et sa diction parfaite. L’année suivante, il aborde des emplois plus importants (Escamillo, Valentin…)

Dens-annes 50En 1935, on le retrouve au Grand Théâtre de Bordeaux puis bientôt à Grenoble où il est engagé comme premier baryton d’opéra et d’opéra-comique. Peu à peu il chante sur plusieurs scènes de l’Hexagone et, à la veille de la guerre, son nom commence à être connu des amateurs d’opéra. Prisonnier en Allemagne, il réussit à s’évader et rejoint son épouse à Toulouse (1942) où André Pernet lui conseille de faire ses débuts dans l’opérette. Il sera par exemple engagé pour Rose de France, créée au Châtelet par Roger Bourdin en 1933.
On le retrouve ensuite en représentation à l’Opéra de Marseille. Parallèlement, il interprète le répertoire classique d’opérette au théâtre du Gymnase : Paganini, Les Cloches de Corneville, La Mascotte, Les Mousquetaires au couvent, Rip… C’est à cette époque qu’il chante pour la première fois, mais à Villeurbanne, Sou-Chong du Pays du Sourire

Une carrière immense

Paris commence à s’intéresser à cet artiste hors du commun. Auditionné en 1946, Toscail fera ses débuts salle Favart le 4 juin 1947 dans Albert de Werther. Quelques semaines plus tard, le 1er août, c’est le Palais Garnier qui l’accueille : Rigoletto puis Othello (Iago), Hérodiade (Hérode), Faust (Valentin), Thaïs (Athanael), Lucie de Lammermoor (Asthon). À l’Opéra-Comique, il devient le titulaire incontesté du rôle de Figaro (Le Barbier de Séville), dans la traduction française de Castel-Blaze (avec dialogues). Il enregistrera d’ailleurs cette version sur vinyle avec notamment Jean Giraudeau et Liliane Berton comme partenaires.

Sur cette scène, il chantera encore Escamillo, Frédéric (Lakmé), Lescaut, Ourrias, Zurga (Les Pêcheurs de perles) et créera en 1951 Madame Bovary (Rodolphe) d’Emmanuel Bondeville.
ColoradoSans abandonner l’opéra, Michel Dens, sera, au cours des années cinquante un pilier du théâtre de la Gaîté-Lyrique, établissement à la programmation éclectique, les créations alternant avec la reprise d’ouvrages du répertoire. Henri Montjoie, le directeur, le contacte pour la création de Colorado de Jacques-Henri Rys (1950). Il meurt brusquement et son épouse, Germaine Roger, qui lui succède, préfère confier le rôle au ténor portugais Lou Pizarra. Ce dernier se montre excellent mais ne tient pas (vocalement) la distance. Michel Dens est appelé au secours et, après avoir hésité, s’approprie la partition difficile de Jacques-Henri Rys. Il enchaîne avec Le Pays du sourire (19 octobre 1951) qu’il chantera plus de deux cents fois. Il devient d’ailleurs l’un des interprètes les plus appréciés de cet ouvrage, à une époque où la concurrence était grande (Alain Vanzo, José Luccioni, Rudy Hirigoyen…). Il enregistrera une sélection et la seule intégrale en langue française.

Arrêtons-nous un instant sur son interprétation scénique du Pays, vue par un journaliste (Pierre Mareuil), lors d’une représentation à Tours :

Le Pays sourire

« …Dès son air d’entrée « Enfin je respire cet air parfumé », les notes du registre aigu s’arrondissent, brillantes, irrésistibles. Tout est accessible à cet artiste prodigieux. Mais ces ressources infinies ne sont pas gaspillées en des effets de complaisance. Elles sont disciplinées, conduites en maître. Au cours des trois actes, il y aura des périodes éblouissantes où les sons éclatants, vibrants, alterneront avec des sons en voix diminuée, en voix de tête, sous-filés sur une note vertigineuse. Cependant, la plus belle démonstration d’art vocal est certainement révélée au moment où Michel Dens donne sa leçon d’amour « A l’ombre blanche des pommiers en fleur » qui est aussi une lumineuse leçon de chant… ».

Après l’œuvre de Lehár, Michel Dens enchaîne avec Les Mousquetaires au couvent qui seront programmés une centaine de fois. Puis il laisse la place aux Trois Valses de Straus. Son retour ne tardera guère, puisqu’ il sera Henri de Corneville dès 20 mars 1953.

Cloches-Grandjean Andree-DensIl faudra attendre ensuite le 3 août 1957 pour l’applaudir à la Gaîté-Lyrique successivement dans Les Mousquetaires au couvent, Le Pays du sourire, Les Cloches de Corneville et Romance au Portugal, nouvelle version de Symphonie portugaise de José Padilla. Fin 1958, il quitte définitivement la salle du square des Arts et Métiers.

Michel Dens chante en régions le répertoire d’opéra sans
 pourtant abandonner celui d’opérette. 
En 1961, il reprend salle Favart, Les Noces de Jeannette avec l’inoubliable Liliane Berton, qu’il aura souvent comme partenaire dans le domaine discographique. Il crée à l’Opéra de Lyon La Dame de Pique puis, deux ans plus tard, interprète sur cette scène L’Opéra d’Aran de Gilbert Bécaud.

On peut sans crainte affirmer que Michel Dens a chanté tout le répertoire d’opéra. En opérette, outre les ouvrages déjà cités, le public a pu apprécier ses prestations dans Rip, Hans le joueur de flûte, Chanson d’amour, Paganini ou Le Petit Duc. Il reprend sur scène et enregistre Le Moulin Sans-Souci de Parès et Van Parys (créé en 1958).

Les tournées Michel Dens

Plus tard, on le retrouve comme organisateur de spectacles et interprète. A la tête du « Rayonnement Lyrique Français », il est chargé de la saison lyrique d’Arras, Douai et Denain. Pendant plusieurs années, il monte huit ou dix ouvrages par an, donnant sa chance à de jeunes interprètes, tout en se réservant certains rôles.

« …Je me souviens… les tournées lyriques dans le Nord, et Michel Dens omniprésent, s’occupant de tout, du matériel, de la mise en scène, des répétitions, donnant des conseils aux uns et aux autres, alors que, la plupart du temps, il tenait également un rôle important sur la scène, ne s’accordant qu’une courte pause pour se désaltérer d’un verre de ce vin de Bordeaux auquel il disait devoir son remarquable tonus…. » (2)

Les disques

Veronique-Dens-Mesple

Dans le domaine discographique, la carrière de Michel Dens est également impressionnante. Au cours des années cinquante et au début des années soixante, on le retrouve aussi bien dans les intégrales du Barbier de Séville (déjà cité), de Mireille, Carmen que dans celles de L’Auberge du Cheval Blanc, de Véronique, ou du Pays du Sourire. Et, bien entendu, dans un nombre inégalé de sélections qui font encore aujourd’hui référence. On le retrouve même dans certaines intégrales de l’ex-RTF devenue ORTF, aujourd’hui Radio France.

Un adieu

C’est à Firminy, le 29 septembre 2000 (il avait donc 89 ans), que Michel Dens s’est produit sur scène pour la dernière fois. Pour le plaisir de ses fidèles admirateurs. Et déjà, il se préparait pour un nouveau récital.

Hélas, quelques semaines plus tard, le 19 décembre, notre grand baryton s’en allait brusquement alors que rien ne laissait prévoir une fin si proche…

Nous conclurons avec ces propos de Maurice Faure :

« J’ai admiré son remarquable talent. Ce qui est rare surtout, et qui fait son exceptionnelle qualité, c’est l’alliance du don vocal et de la maîtrise du jeu. Tantôt adroit comédien, tantôt émouvant tragédien, il garde toujours la parfaite mesure. J’observe l’élan de son rythme, comment il le maintient dans les mouvements très rapides, dans les pianissimos les plus ténus : c’est à cette infaillibilité qu’on reconnaît la race » (3)

Jean-Claude Fournier

(1) « Opéra 64 » (spécial n°2, décembre 1964).
(2) Extrait de l’hommage rendu par Christiane Izel, lors de la disparition de Michel Dens (« Opérette » n°119)
(3) Maurice Faure cité par « Opéra 64 »

Souvenirs de Bernard Sinclair

« Bernard, viens vite, c’est Michel »

 Le 28 octobre 1992, Michel Dens, âgé de 81 ans, donnait un récital salle Favart. C’est à cette occasion que Bernard Sinclair (1935-2015) nous a confié ses souvenirs :

Dens

 » Je dévalais les escaliers quatre à quatre pour me précipiter dans la cuisine, auprès de mon père qui, l’index sur les lèvres, m’imposait silence et nous écoutions, religieusement. Quelques accords graves en mi bémol et la voix que nous aimions tant s’élevait : « Avant de quitter ces lieux… ». Quel phrasé Quelle diction ! Quelle noblesse ! Mon père écoutait, les yeux fermés…

Ma sœur faisait irruption dans la pièce. Nos deux regards la clouaient sur place. Michel chantait, on devait se taire, rien ne comptait plus que cette émotion qu’à chaque fois, ce timbre unique de baryton faisait naître en nous.

Nous étions dans les années cinquante, à Lille. Michel Dens était une grande vedette, notamment sur les radios, la télévision n’existait pas vraiment encore et le chanteur était d’abord « une voix ».

Mon père guettait les passages de Michel sur les ondes. Le baryton roubaisien se produisait sur toutes les scènes lyriques parisiennes, de province et des pays d’expression française. Son répertoire était immense, il chantait l’opéra, l’opéra-comique, l’opérette française, l’opérette viennoise en passant parfois, d’un jour â l’autre du Pays du sourire à Rigoletto.

Sa maison de disques, Pathé-Marconi, lui faisait tout enregistrer, sa voix servait magistralement toutes sortes d’oeuvres, de l’opéra à la mélodie. J’étais soliste dans la chorale de mon collège, déjà fou de musique, fou de lyrique…

Quelques années plus tard, après la mue, je me découvrais une autre voix, une voix d’homme : « Je serai chanteur »… « A toi Seigneur et Roi des cieux… » . La voix qui avait bercé mon enfance était toujours aussi présente (mon père possédait tous ses disques) et, fatalement, comme tous les apprentis chanteurs, je travestissais la mienne inconsciemment, je l’assombrissait quelque peu pour la faire ressembler à celle du modèle : Je serai un nouveau Michel Dens …

Non, je ne le serai pas. A l’instar des empreintes digitales, aucune voix n’est identique à une autre. Je rencontrais Elie Delfosse :
« Ne torture pas ta voix, laisse-la sortir librement, comme la nature la faite ! ».
Elle est sortie, plus claire, plus ténorisante que celle que j’avais tant écoutée.  Je ne serai jamais Valentin. Adieu Gounod !… A moi l’opérette viennoise ! A moi Franz Lehár ! A moi les Strauss ! .

Justement, il faut débuter. En 1960, Elie Delfosse m’entraîne à Aix-les-Bains, l’été. Premier rôle viennois : Fonségur de Rêve de Valse. Quatre ouvrages sont à l’affiche pour cette petite saison d’été : notre Rêve de Valse, Véronique, La Veuve joyeuse et Carmen. Bien sûr, il est là, Michel, pour Escamillo. Je ne l’avais jamais approché. Pour un débutant de 25 ans, j’étais en bonne compagnie avec Michel Dens, Lucien Huberty dans Florestan et Willy Clément dans Danilo. J’entends encore la voix d’Elie : « T’as intérêt à bien te tenir ! ». J’ai fait de mon mieux…

Michel Dens est venu voir Rêve de Valse: « C’est bien ce que tu fais ». « Ah ! ça vous a plu ? »… A cette époque, les débutants ne tutoyaient pas leurs illustres aînés…

Le temps a passé, je suis devenu parisien afin d’être sur place pour les séries d’opérettes à Mogador, pour chanter Pelléas et La Chauve-Souris à l’Opéra-Comique, pour enregistrer aussi car, grâce à Michel j’avais commencé à le faire, bien modestement : Gustave du Pays du sourire auprès de lui dans un de ses rôles fétiches, le Prince Sou-Chong que je devais chanter par la suite lorsque Pathé-Marconi m’engagea pour enregistrer de grandes intégrales auprès de Mady Mesplé.

Mes parents, eux-aussi, sont devenus parisiens et, un jour, j’emmène Michel chez eux. C’est à mon tour, cette fois, d’appeler : « Papa, viens vite, c’est Michel ! ». Mon père n’en croit pas ses yeux, Michel Dens, en personne, chez lui ! Je ne pouvais lui faire plus plaisir. Ils sont devenus tout de suite de grands amis…

Dens 1987Ce soir, 26 octobre 1992, je suis venu à l’Opéra-Comique pour l’entendre. J’attends que s’ouvre le rideau rouge. Je suis venu sans mon père car il n’est plus là pour me dire « Bernard, viens vite, c’est Michel ! ». Il n’est plus là, mais je le revois penché vers le poste de radio, heureux, et j’en ai les larmes aux yeux…
Le rideau s’ouvre, il entre en scène et c’est une ovation. Quatre-vingts ans ! Quel défi ! Je revois encore tous les personnages qu’il fit vivre sur cette scène : Figaro, Marcel, Tonio, Escamillo et tant d’autres encore…
Il chante. La voix n’a rien perdu de sa jeunesse, de son métal, de sa beauté. Il nous les offre tous à foison : Varney, Planquette, Gounod, Saint-Saëns, Massenet, Borodine, Verdi, Offenbach, Donizetti…
Le public l’acclame. Le public exulte. Lui, il est rayonnant : « Je vous donne rendez-vous dans cinq ans »…

Ce soir, je rentrerai seul chez moi, à pied en pensant à mon père. Merci, Michel ».

Bernard Sinclair

Photos couleurs : Pathé Marconi ;  autres photos : dr

© Académie Nationale de l’Opérette août 2016